Emmanuel Haddad (à Beyrouth), le 08/06/2016 à 8h59
En prison et dans les quartiers
sensibles, les sœurs Yamout utilisent une approche psychosociale pour
prévenir ou guérir la radicalisation des jeunes.
Depuis 2009, les sœurs Nancy et Maya Yamout fouillent les racines psychosociales de l’extrémisme. / Emmanuel Haddad
« Au Liban, le Hezbollah veut
détruire les sunnites. C’est pourquoi nous combattons l’armée, qui est
aux mains du parti chiite. On vise d’abord à défendre notre quartier,
Bab el-Tebbaneh, et si Dieu le veut, à établir un califat islamique. »
Quand il prononce ces mots, Oussama Mansour, pistolet à la ceinture,
assis sous un drapeau noir salafiste dans son quartier sunnite paupérisé
de Tripoli, est l’ennemi public numéro un du Liban. Un mois plus
tard, en avril 2015, il était abattu par les forces de police libanaises
engloutissant son rêve de califat. Des jeunes radicalisés comme
Oussama, le Liban, du fait de la proximité de la guerre en Syrie, en
compte de plus en plus.
« Un cycle de haine que nous avons voulu briser »
Depuis
2009, les sœurs Nancy et Maya Yamout fouillent les racines
psychosociales de l’extrémisme. Leur terrain ? La prison centrale de
Roumieh, où elles multiplient les entretiens avec des individus accusés
de terrorisme.
« Un
ancien élève de notre école est parti combattre en Syrie et s’est fait
tuer. Puis, un autre s’y est rendu pour le venger. C’est un cycle de
haine que nous avons voulu briser », expliquent-elles, en insistant sur un point : « Le terrorisme n’a pas de nationalité, ni de religion. »
Les différents profils psychologiques des terroristes
Au sein de leur ONG Rescue Me,
elles offrent un soutien psycho-social aux détenus extrémistes de
Roumieh et préviennent la radicalisation des jeunes à risque hors de
prison. Inspirées par Raymond Hamden, le psychologue médico-légal qui a
supervisé leur recherche universitaire, elles reprennent son travail sur
les différents profils psychologiques des terroristes : « Il en
définit quatre. Le psychopathe, l’ethno-géographique, qui se divise en
deux, celui qui combat soit pour une idéologie religieuse, soit
politique, et le terroriste en quête de rétribution. Ce dernier type
peut être réinséré. L’an dernier, nous avons réussi à en faire sortir un
de Roumieh. Aujourd’hui, il est chauffeur pour une ONG », se félicitent-elles.
Oussama Mansour s’était fait le héraut des sunnites opprimés. « Un profil plus dur à désamorcer »,
avouent-elles. Complexe, son parcours illustrait aussi la tendance de
certains terroristes à adopter une identité négative pour combler un
échec personnel. À 18 ans, bien avant de tirer sur l’armée, il a failli devenir soldat. « Il
trouvait l’officier en charge de son instruction cruel et injuste. Il a
quitté l’armée sans finir sa formation, empli de colère »,
rappelle Hachem Dalati, un journaliste local. Peu après, il rencontre
deux personnes qui vont changer sa vie : Hussein Sabbagh, cheikh
salafiste, fait son éducation religieuse. Le cheikh radical syrien Omar
Bakri le formera au djihad armé.
Les « pêcheurs » du recrutement
Un classique dans le parcours de radicalisation : « Les ’’pêcheurs’’, ces cheikhs qui recrutent pour le djihad, jouent sur les émotions des jeunes en perte de repères »,
assurent Maya et Nancy, qui se rendent souvent dans le quartier
défavorisé Hayet el-Gharbi de Beyrouth pour donner aux jeunes les outils
psychosociaux pour éviter l’embrigadement.
Ahmed, jeune Tripolitain de classe moyenne, en a été la victime : « Un
cheikh jordanien, rencontré à la mosquée, m’a dit que les gens
mourraient en Syrie et qu’on devait les défendre. Je me suis senti
coupable de ne rien faire, alors j’ai suivi une formation au combat et
je me suis rendu à la frontière », témoigne-t-il trois ans après.
Finalement, il n’a pas pris part au combat et tente de reprendre sa vie
là où il l’avait laissée.
Le laisser-faire de l’autorité religieuse
Derrière
ce recrutement, le laisser-faire de Dar el-Fatwa, l’autorité religieuse
sunnite, est pointé du doigt. Malek el-Chaar, mufti du Nord, récuse : « Quand
un politicien paye un cheikh radical pour manipuler les habitants d’un
quartier pauvre et les recruter pour le djihad, Dar el-Fatwa est
impuissant », dit-il. Farouche opposant aux cheikhs radicaux de Tripoli, le cheikh Majd el-Anjar croit savoir comment les désarmer : « Ils
profitent de l’émotion des jeunes face aux violences du régime de
Bachar Al Assad contre sa population. Ce qu’il faut, c’est mettre fin à
cette injustice et à la crise en Syrie : la radicalisation des jeunes
cessera aussitôt. » ---------------------------------------------------------------------- Le terrorisme au Liban vient principalement de Daech «
Au Liban, nous sommes dans une période de transition politique, sans
président depuis deux ans. Ce qui accroît les risques de déstabilisation
», explique le ministre de l’intérieur, Nouhad Machnouk. Le
terrorisme, précise-t-il, vient principalement de Daech. Et aussi, selon
lui, du camp palestinien de Eïn El-Helweh, près de Saïda, au sud du
pays où les djihadistes se sont infiltrés. « Les terroristes
fonctionnent d’une façon jusque-là inédite au Liban. Ils n’ont pas de
réseaux, ils travaillent à plusieurs, sans se connaître, ce qui rend
plus difficile le travail des services de renseignement. »
Les 10 points du Quai d’Orsay pour corriger des « malentendus » sur l’islam en France
Anne-Bénédicte Hoffner, le 06/06/2016 à 16h47
Le Ministere des affaires étrangères a posté sur son site Internet un argumentaire en dix points répondant à quelques questions fréquemment posées aux diplomates sur la laïcité ou la place de l’islam en France.
« Les mosquées françaises sont insuffisamment protégées ». « En France, le voile est interdit par une loi anti-islam ». « Les médias incitent à la haine contre l’islam ». Ou encore « Les musulmans ne peuvent même pas enterrer leurs morts dans le respect de leur religion ».
Voici quelques-unes des affirmations auxquelles sont fréquemment confrontés les diplomates français, particulièrement « aux États-Unis et dans le monde anglo-saxon », préoccupés de liberté religieuse, ainsi que « dans le monde musulman ».
« Aujourd’hui, toutes les informations circulent et parviennent, parfois déformées, à l’autre bout du monde », observe un haut-fonctionnaire, qui se rappelle, lors d’un voyage en Inde, s’être vu questionner par l’imam d’une petite mosquée sur « la loi interdisant le port du voile à l’école »…
Incompréhensions dans les mondes anglo-saxon et musulman
Les spécialistes du Moyen-Orient du ministère des affaires étrangères, le conseiller aux affaires religieuses et le service de la communication ont constaté la nécessité d’« éclaircir dans un document public, sous une forme alléchante, certains malentendus liés à la laïcité, à l’islamophobie en France »,explique le Quai d’Orsay.
« La multiplication des violences commises contre des musulmans et leurs lieux de culte, en France, au lendemain des attentats de janvier 2015, est malheureusement une réalité », est-il souligné dans le deuxième paragraphe, qui précise toutefois que « les autorités la condamnent de la manière la plus sévère ».
Des citations de discours du premier ministre Manuel Valls, le rappel d’une « série de mesures (…) annoncées récemment pour durcir la répression pénale de ces actes » et de « la campagne’tous unis contre la haine’» viennent « illustrer la mobilisation du gouvernement ».
« La laïcité est une liberté : celle de croire ou de ne pas croire », souligne plus loin le document, pour qui elle « ne signifie pas, comme on l’entend parfois, que l’État ignore les religions ou leur est hostile ».
Le cadre dans lequel s’exercent les interdits alimentaires, la pratique du Ramadan ou des « 5 prières par jour », de la circoncision ou encore de l’inhumation dans des « regroupements confessionnels » est rappelé.
Ces critiques ne visent pas seulement l’islam
Les caricatures, si mal perçues dans le monde musulman, ne sont pas oubliées : « Si l’indépendance éditoriale de la presse est garantie en France, cela ne signifie pas pour autant que les autorités françaises partagent les points de vue qui s’y expriment et nous comprenons que des croyants puissent se sentir blessés par des articles, des déclarations, des caricatures, des opinions à l’égard de leurs convictions religieuses », fait valoir France Diplomatie.
« En France, ces critiques ne visent pas seulement l’islam, mais majoritairement et depuis très longtemps la religion chrétienne en général et catholique en particulier », rappelle au passage le document, avant de souligner aussi que « les personnes qui s’estiment lésées ont le droit d’exprimer leur réprobation et leur indignation, y compris au moyen de manifestations publiques, dès lors que sont exclus toute violence ou appel à la haine. Elles peuvent aussi saisir le juge ».
Menaces terroristes
Enfin, concernant les mesures liées à l’état d’urgence - particulièrement décriées dans une partie de la communauté musulmane - le Quai d’Orsay indique qu’elles ont pour objectif de « face aux menaces terroristes qui continuent de peser sur notre pays » et « sont strictement encadrées par la loi, comme le montrent d’ailleurs les décisions de justice qui sont venues annuler certaines » d’entre elles.
Particulièrement virulent dans sa dénonciation d’une « islamophobie d’État », le Collectif contre l’islamophobie en France ironise sur cet « effort de communication », grâce auquel le ministère des affaires étrangères espère, selon lui, « exporter son déni de la réalité ».
Quatre forums islamo-chrétiens régionaux et citoyens, le 4 juin
Créé à Lyon en 2011, le Forum islamo-chrétien s'organise désormais de manière décentralisée. Il se tient samedi 4 juin à Paris, Laval, Clermont-Ferrand et Metz autour de la citoyenneté et de la solidarité.
D'abord centralisé à Lyon, le Forum islamo-chrétien a choisi l'an dernier de se « régionaliser » pour élargir son public. Un choix maintenu cette année. Samedi 4 juin, Paris, Laval, Clermont-Ferrand et Metz accueilleront chacune une journée d'échanges et d'ateliers sur le thème « Musulmans et chrétiens appelés à être des citoyens solidaires ».
Ces quatre forum régionaux « réuniront quelque trois cents personnes », indique le Service national des relations avec les musulmans de la Conférence des évêques de France.
À Laval, les organisateurs – deux musulmans : Omero Marongiu Perria, Mohamed Dibi, et deux catholiques : les PP. Gérard Epiard, Maurice Carré - s'interrogeront avec les participants, et de grands témoins, sur la manière d'« être des citoyens et des croyants ».
À Clermont-Ferrand, des « duos » ont également été prévus. Un premier sur « le fondement de la solidarité dans les textes », animé par le Fr. Didier Pentecôte, dominicain, et l'islamologue soufi Jean-Jacques Thibon.
Un second consacré aux « pratiques solidaires entre chrétiens et musulmans », présenté par le P. Bernard Lochet, administrateur du diocèse de Clermont (depuis la démission de Mgr Hippolyte Simon), et Abdelkader Railane, directeur de la Mission Locale d'Yssingeaux (Haute-Loire) et conférencier.
Appel à la solidarité
Des ateliers questionneront ces « pratiques solidaires » au quotidien, dans le domaine de l'écologie, de la pauvreté, de l'éducation des jeunes ou encore de l'éthique (accompagnement de la fin de vie, handicap, etc). À Laval ou Metz, aumôniers en prison ou à l'hôpital pourront également confronter leurs pratiques.
A Paris, trois questions seront étudiées en petits groupes : « La société est de plus en plus précarisée. Comment les fidèles croyants de nos communautés en prennent-ils conscience et répondent personnellement aux appels à la solidarité ? » ; « La société civile a ses organisations laïques de solidarité : les croyants doivent-ils s'y impliquer ? » Et enfin : « comment aidons-nous les fidèles croyants à voir l'appel à la solidarité dans nos textes et dans nos traditions ? »
Des « témoins » du Secours islamique et du Secours catholique interviendront, ainsi qu'Ahmed Jaballah, le directeur de l'Institut européen des sciences humaines (Saint-Denis), institut supérieur de formation aux sciences islamiques lié à l'Union des organisations islamiques de France.
Prêtres et imams
Enfin, à Metz, deux femmes croiseront leur témoignage : Fatima Djemaï, membre du Conseil régional du culte musulman et adjointe au maire de Châlons-en-Champagne, et Marie-Alix Geisler, chef d'établissement de l'école de La-Providence-La-Salle à Nancy, membre de l'équipe du dialogue interreligieux du diocèse.
Né à Lyon en 2011 à l'initiative du P. Vincent Feroldi, actuel directeur du Service national des relations avec les musulmans de la Conférence des évêques, et d'Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane à Villeurbanne, le forum islamo-chrétien fait suite à de premières rencontres régulières entre « prêtres et imams » lyonnais.
Protestants, catholiques et musulmans, tous les participants à ces Forums nationaux « étaient, soit engagés dans le dialogue islamo-chrétien, soit attentifs aux questions du vivre-ensemble, en tant que responsable de communauté, d'agent pastoral, de militant associatif ou de simple croyant actif pour une meilleure connaissance mutuelle », souligne le SNRM dans son communiqué.
Fin 2014, le 4e Forum avait porté sur le thème « de la violence et du vivre ensemble ».
Conscients de l'utilité du dialogue islamo-chrétien comme « force de proposition pour déradicaliser les extrémismes de tous bords » et favoriser « une citoyenneté où la dimension spirituelle de l'homme pourra se déployer », les participants ont opté à partir de cette date pour des rencontres régionales.
Pour ARTE, le réalisateur Didier Martiny est allé à la rencontre des communautés chrétiennes historiques d’Irak, de Syrie, de Turquie, d’Égypte et du Liban. Il dresse un bilan aussi passionnant qu’alarmant de leur condition, qui s’aggrave depuis l’émergence de Daech. Entretien.
Pourquoi les chrétiens d’Orient sont-ils « pris en étau » entre l’Occident et leurs propres pays ?
Didier Martiny : Parce qu’ils ne sont pas un enjeu stratégique pour l’Europe et les États-Unis.
Des milliers de musulmans ont demandé, samedi 28 mai, à pouvoir prier dans l’ancienne mosquée Sainte-Sophie, monument emblématique et disputé d’Istanbul reconverti en musée après avoir été une église puis une mosquée.
Après une prière devant l’édifice dirigée par un imam venu de La Mecque, des fidèles ont lancé des slogans réclamant le réaménagement de Sainte-Sophie en mosquée. « Que les chaînes se brisent, que Sainte-Sophie s’ouvre », ont scandé les milliers de personnes présentent sur l’esplanade devant le musée, a rapporté l’agence de presse turque Dogan.
« Au nom de centaines de milliers de nos frères, nous demandons à pouvoir prier à l’intérieur de la mosquée Sainte-Sophie », a déclaré le président de l’Association de la jeunesse d’Anatolie, Salih Turhan, qui a organisé l’événement, à la veille de la commémoration annuelle de la prise de Constantinople par les Ottomans.
Œuvre architecturale majeure
Construite à l’entrée du détroit du Bosphore et de la Corne d’or, la basilique Sainte-Sophie, où étaient couronnés les empereurs byzantins, a été transformée en mosquée au XVe siècle après la chute de Constantinople. Des minarets avaient alors été érigés autour du dôme byzantin.
Œuvre architecturale majeure érigée au VIe siècle, Sainte-Sophie a été désaffectée puis transformée en musée dans les années 1930 sous le régime laïque de Mustafa Kemal Atatürk. L’édifice fait régulièrement l’objet de polémiques entre chrétiens et musulmans.
Depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) de l’actuel président Recep Tayyip Erdogan, les défenseurs de la laïcité s’inquiètent d’une éventuelle reconversion de Sainte-Sophie en mosquée.
Fr. Emmanuel Pisani : « Le dialogue fait partie de l'identité de l'islam »
Lauréat du Prix Mohammed Arkoun 2016 de la thèse d'islamologie, le dominicain Emmanuel Pisani explique le sens de son travail sur al-Ghazali, un théologien musulman du XIe siècle qui fait autorité aujourd'hui encore dans l'islam.
ZOOM Le fr. Emmanuel Pisani est directeur de l'Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l'Institut catholique de Paris, membre de l'Institut dominicain d'études orientales au Caire. / /Youtube
Le prix Mohammed Arkoun de la thèse d'islamologie, soutenu par le bureau central des cultes du ministère de l'intérieur et par le ministère de l'éducation nationale doit être remis vendredi 27 mai au P. Emmanuel Pisani pour sa thèse de philosophie et de théologie : Hétérodoxes et non-musulmans dans la pensée d'Abū Ḥāmid al-Ġazāli, réalisée sous la direction de Geneviève Gobillot et Michel Younès, et soutenue le 9 janvier 2014 à l'Université Lyon III Jean Moulin.
Présidé par Anne-Laure Dupont, maître de conférences à l'Université Paris-Sorbonne, le jury est composé de chercheurs et enseignants-chercheurs. Dominicain du couvent de Montpellier, le fr. Emmanuel Pisani est directeur de l'Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l'Institut catholique de Paris, membre de l'Institut dominicain d'études orientales au Caire. – Pourquoi avoir choisi d'étudier al-Ghazali, ce théologien musulman du XIe siècle ? Quel est le sens de ce travail pour aujourd'hui ?
- Fr. Emmanuel Pisani : Parfois comparé à saint Thomas d'Aquin, Abu Hamid al-Ghazali (1058-1111) est un auteur incontournable pour tous les courants de l'islam, des Frères musulmans aux soufis en passant par les salafistes, ou même pour les nouveaux penseurs de l'islam. Lu, enseigné, commenté, il fait autorité pour les musulmans encore aujourd'hui. Ce n'est pas un hasard si l'institut de formation de la Grande mosquée de Paris porte son nom.
J'ai voulu interroger sa pensée sous l'angle du rapport à l'autre : je pensais au départ aux juifs et chrétiens, mais j'ai découvert que cette question du non-musulman est interne à l'islam, et même centrale pour al-Ghazali, à une époque où les anathèmes (takfir) étaient courants, contre des penseurs ou même des écoles de pensée.
Qui est musulman ? Qui peut être exclu ? Comment rentrer dans une démarche d'inclusion de l'autre ? Al-Ghazali développe une anthropologie relationnelle, qui fonde une ouverture à l'autre quelles que soient ses croyances, et même son incroyance. - À travers vous, c'est un dominicain qui reçoit cette année le prix Mohammed Arkoun : est-ce une manière de récompenser l'effort des universités catholiques dans le domaine de l'islamologie ?
- Fr. Emmanuel Pisani : Un peu comme le Persan de Montesquieu, cette casquette me donne sans doute une distance pour découvrir, dans cette œuvre, des choses que d'autres - orientalistes ou musulmans - ne voient plus. Ma double compétence d'enseignant en sciences des religions et de théologien m'a permis de transposer à l'islamologie une question typique de la théologie chrétienne des religions : comment penser l'autre ? J'ai découvert dans l'œuvre d'al-Ghazali un enseignement très fort, qui, sans tomber dans l'anachronisme, répond aux défis d'aujourd'hui.
À lire aussi : Les dominicains du Caire modernisent leur bibliothèque
Cette double thèse, à la fois en philosophie et en théologie, montre que les cotutelles entre universités d'État et universités privées sont à l'avantage des étudiants - elles leur permettent un travail interdisciplinaire, fructueux - et donc de la science. - En quoi votre travail peut-il être utile au dialogue islamo-chrétien aujourd'hui ?
- Fr. Emmanuel Pisani : En théologie chrétienne, on réfléchit depuis des décennies sur le fondement de ce dialogue. On entend d'ailleurs souvent les chrétiens dire qu'« ils sont les seuls à vouloir dialoguer », que cela « n'intéresse pas les musulmans »... Ce travail universitaire veut fonder le dialogue du point de vue musulman : il montre que le dialogue fait partie de l'identité de l'islam, à la fois fondé sur le Coran et pensé par les grands théologiens musulmans.
Al-Ghazali va très loin : désireux de retrouver « l'art de converser », il appelle les musulmans à prendre le temps de connaître le livre de l'autre, à rentrer dans ses rites. Ce n'est pas rien quand on sait que certains, aujourd'hui, s'interdisent de rentrer dans une église.
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Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner
Interview du Grand Imam d'Al-Azhar après sa rencontre avec le Pape
Le Grand Imam d'Al-Azhar avec le Pape François et son secrétaire, l'Egyptien don Yoannis Lahzi Gaid. - REUTERS
(RV) Après après avoir rencontré le Pape François le lundi 23 mai 2016 au Palais apostolique, le Grand Imam de la mosquée d'Al-Azhar au Caire, le professeur Ahmed al-Tayeb, a donné aux médias du Vatican une interview exclusive, qui s'est déroulée à la résidence de l'ambassadeur d'Égypte près le Saint-Siège. Durant cet échange d'une quarantaine de minutes, le Grand Imam a répété sa volonté d'un engagement commun des institutions religieuses dans la lutte contre le terrorisme. Cyprien Viet, de la rédaction française de Radio Vatican, a participé à cette rencontre aux côtés du père Jean-Pierre Yammine, responsable du programme arabe de Radio Vatican, et de Maurizio Fontana, de L'Osservatore Romano.
Il revient sur les principaux points de son intervention.
Le Grand Imam Al-Tayeb a remercié le Pape François «pour son bon accueil et la chaleur affectueuse» qu'il lui a réservée, rappelant que la collaboration entre Al-Azhar et le Vatican est nécessaire pour «poursuivre la mission sacrée des religions» qui est de «rendre l'être humain heureux». Faisant allusion à la commission de dialogue interreligieux entre Al-Azhar et Vatican, dont les travaux étaient suspendus depuis 2011, le Grand Imam a déclaré que les conditions étaient réunies pour la reprise du dialogue. François, «un homme ascétique qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine»
Le professeur Al-Tayeb s'est montré très élogieux à l'égard du Pape François. «Ma première impression qui a été très forte, est que cet homme est un homme de paix, un homme qui suit l'enseignement du christianisme, qui est une religion d'amour et de paix», a martelé le haut responsable de l'Islam sunnite, qui a décrit le Pape François comme «un homme qui respecte les autres religions», «qui consacre sa vie pour servir les pauvres», «un homme ascétique qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine». «Pour cela, nous nous sommes sentis désireux de rencontrer cet homme pour travailler ensemble pour l'humanité». Une coopération nécessaire
Le professeur al-Tayeb rappelé la nécessité d'une bonne coopération des institutions religieuses : il a notamment donné l'exemple concret de la «Maison de la famille Égyptienne», une organisation dans laquelle collaborent Al-Azhar et les Églises chrétiennes en Égypte.
Rappelant que les musulmans et les chrétiens souffrent ensemble de la violence et du terrorisme, le professeur Al-Tayeb a voulu lancer «un appel au monde entier afin qu'il puisse s'unir et serrer les rangs pour affronter et mettre fin au terrorisme». «Mettez-vous d'accord tout de suite et intervenez pour mettre fin aux fleuves de sang », a lancé le Grand Imam d'Al-Azhar, s'adressant « aux hommes libres du monde».
(MD-CV) Transcription complète de l'interview : Jean-Paul II a été le premier Pape à visiter le Grand Imam d'Al-Azhar lors de son voyage en Égypte, dans le cadre du Grand Jubilé de l'an 2000. Aujourd'hui, le Grand Imam est le premier à visiter le Pape au Vatican à l'occasion du Jubilé de la Miséricorde. Quelle est la signification de ces évènements si importants ?
Au nom de Dieu clément et miséricordieux, je voudrais tout d'abord adresser un remerciement à Sa Sainteté le Pape du Vatican, le Pape François, pour m'avoir accueilli avec ma délégation d'Al-Azhar, et pour le bon accueil et l'affection chaleureuse qu'il m'a réservé. Aujourd'hui nous faisons cette visite avec une initiative d'Al-Azhar, et de l'organisation entre Al-Azhar et le Vatican, pour poursuivre notre mission sacrée, qui est la mission des religions, de "rendre partout l'être humain heureux". Al-Azhar a un dialogue, ou plus précisément une commission de dialogue interreligieux avec le Vatican, qui était suspendue pour des circonstances précises, mais maintenant qu'il n'y a plus ces circonstances, nous reprenons le chemin du dialogue et nous souhaitons qu'il soit meilleur que ce qu'il était auparavant. Et je suis heureux d'être le premier cheikh de Al-Azhar qui visite le Vatican et s'assied avec le Pape pour une séance de discussion et d'accord. Que pouvez-vous nous dire sur votre rencontre avec le Pape François, et sur l'atmosphère dans laquelle elle s'est déroulée ?
La première impression, qui a été très forte, est que cet homme est un homme de paix, un homme qui suit l'enseignement du christianisme, qui est une religion d'amour et de paix ; et en suivant Sa Sainteté nous avons vu que c'est un homme qui respecte les autres religions et démontre de la considération pour leurs fidèles, c'est un homme qui consacre aussi sa vie pour servir les pauvres et les miséreux, et qui prend la responsabilité des personnes en général ; c'est un homme ascétique, qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine. Ce sont des qualités que nous partageons avec lui, et pour cela nous nous sommes sentis désireux de rencontrer cet homme pour travailler ensemble pour l'humanité, dans ce vaste champ commun. Quels sont les devoirs des grandes autorités religieuses et des responsables religieux dans le monde d'aujourd'hui ?
Ce sont des responsabilités pesantes et graves dans le même temps parce que nous savons - comme nous nous le sommes dit aussi avec Sa Sainteté - que toutes les philosophies et les idéologies sociales modernes qui ont pris en main la conduite de l'humanité loin de la religion et loin du ciel ont échoué à rendre l'homme heureux, et à l'éloigner des guerres et de l'effusion du sang. Je crois qu'est arrivé le moment, pour les représentants des religions divines de participer fortement et concrètement pour donner à l'humanité une nouvelle orientation vers la miséricorde et la paix, afin que l'humanité puisse éviter la grande crise dont nous sommes en train de souffrir. L'homme sans religion constitue un péril pour son semblable, et je crois que les gens, maintenant, dans ce XXIe siècle, ont commencé à regarder autour d'eux et à chercher les guides sages qui puissent les orienter dans la juste direction. Et tout ceci nous a poussé à cette rencontre et à cette discussion, et à l'accord pour commencer le bon pas dans la direction juste. L'Université d'Al-Azhar est engagée dans un important travail de renouvellement des textes scolastiques. Vous pouvez nous dire quelque chose de cet engagement ?
Oui, nous les renouvelons dans le sens d'une clarification des concepts musulmans qui ont été dévoyés par ceux qui utilisent la violence et le terrorisme, et par les mouvements armés qui prétendent travailler pour la paix. Nous avons identifié ces concepts faussés, et nous avons proposé un parcours de formation pour nos étudiants dans les écoles secondaires et supérieures. Nous avons fait voir le côté dévoyé et la compréhension dévoyée, et, dans le même temps, nous avons cherché à faire comprendre aux étudiants les concepts corrects, desquels ces extrémistes et terroristes ont dévié. Nous avons fondé un observatoire mondial, qui accomplit un module d'accompagnement en huit langues du discours diffusé par ces mouvements extrémistes, et des idées empoisonnées qui font dévier la jeunesse. Et ce programme est en train d'être corrigé et traduit pour d'autres langues.
Et à travers la "Maison de la famille égyptienne" - qui réunit les musulmans avec toutes les confessions chrétiennes en Égypte, et est un projet commun entre Al-Azhar et les Églises - nous cherchons à donner une réponse à ceux qui profitent des occasions et attendent en guet-apens pour semer des désordres, des divisions et des conflits entre chrétiens et musulmans. Nous avons aussi les Conseil des Sages Musulmans, présidé par le cheikh d'Al-Azhar, et ce Conseil envoie des délégations de paix dans les diverses capitales du monde et développe une activité importante en faveur de la paix, et pour faire connaître l'islam authentique. Nous avons tenu dans le passé, il y a environ un an, une conférence à Florence, justement ici en Italie, sur le thème «Orient ou Occident», c'est-à-dire «la collaboration entre Orient et Occident». En outre, nous recevons à Al-Azhar les imams des mosquées qui se trouvent en Europe, dans le cadre d'un programme d'une durée de deux mois pour offrir une formation au dialogue, dévoiler les concepts erronés, et traiter de l'intégration des musulmans dans leurs sociétés et nations européennes afin qu'ils puissent être une ressource pour la sécurité, la richesse et la force de ces pays. Le Moyen-Orient est sujet à des grandes difficultés. Quels messages voulez-vous nous donner à ce propos, à l'occasion de votre visite au Vatican ?
Certainement. Je viens du Moyen-Orient où je vis et subis, ensemble avec les autres, les conséquences des fleuves de sang et de cadavres, et il n'y a aucune cause logique pour cette catastrophe que nous vivons jour et nuit. Il y a certainement des motivations internes et externes dont la convergence a provoqué cet embrasement, ces guerres. Aujourd'hui, je me trouve dans le cœur de l'Europe, et je voudrais profiter de ma présence dans cette institution si grande pour les catholiques, le Vatican, pour lancer un appel au monde entier afin qu'il puisse s'unir et serrer les rangs pour affronter et mettre fin au terrorisme, parce que je crois qu'on néglige ce terrorisme. Ce ne sont pas seulement les Orientaux qui en paieront le prix, mais les Orientaux et les Occidentaux pourraient souffrir ensemble, comme nous l'avons vu.
Voici donc mon appel au monde et aux hommes libres du monde : mettez-vous d'accord tout de suite, et intervenez pour mettre fin aux fleuves de sang. Permettez-moi de dire une parole dans cette déclaration : oui, le terrorisme existe mais l'Islam n'a rien à voir avec ce terrorisme, et ceci vaut pour les oulémas musulmans, et pour les chrétiens et les musulmans en Orient. Et ceux qui tuent les musulmans, et tuent aussi les chrétiens, ont déformé les textes de l'islam, que ce soit intentionnellement ou par négligence. Al-Azhar a convoqué il y a un an une conférence générale pour les oulémas musulmans, sunnites et chiites, et ont aussi été invités les chefs des Églises orientales, de diverses religions et confessions, même les Yézidis ont envoyé un représentant à cette conférence tenue sous l'égide d'Al-Azhar.
Et parmi les points les plus saillants de cette déclaration commune, il a été dit que l'islam et le christianisme n'ont rien à voir avec ceux qui tuent, et nous avons demandé à l'Occident de ne pas confondre ces groupes déviants et induits en erreur avec les musulmans. Nous avons dit d'une seule voix, musulmans et chrétiens, que nous sommes maîtres de cette terre, et nous sommes partenaires, et chacun de nous a des droits sur cette terre. Nous avons rejeté l'émigration forcée, l'esclavage et la vente des femmes au nom de l'Islam. Je voudrais dire ici que la question ne doit pas être présentée comme une persécution à l'égard des chrétiens en Orient, au contraire, il y a plus de victimes musulmanes que chrétiennes, et nous tous subissons ensemble cette catastrophe.
En bref, je voudrais conclure sur ce point en disant que nous ne pouvons pas culpabiliser les religions à cause de la déviation de certains de leurs adeptes, parce que dans chaque religion il existe une faction déviée qui a élevé l'étendard de la religion pour tuer en son nom.
J'exprime de nouveau mes vifs remerciements, l'appréciation et l'espérance, que je porterais avec moi, de travailler ensemble, musulmans et chrétiens, Al-Azhar et le Vatican, pour soulager l'être humain où qu'il soit, quelle que soit sa religion et sa croyance, et le sauver de la crise des guerres destructrices, de la pauvreté, de l'ignorance et des maladies.