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samedi 28 octobre 2017

De l’islam, des musulmans et de la laïcité ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE CHEVÈNEMENT

  > 26 OCTOBRE 2017



Président de la Fondation de l’islam de France, Jean-Pierre Chevènement s’explique sur son rôle, sur la place des musulmans et la laïcité, sur les défis posés par les idéologies radicales. Il évoque aussi son expérience en Algérie, la Palestine, la guerre contre l’Irak de 1991 et l’avenir du Moyen-Orient.Nada Yafi. 
En arabe : http://orientxxi.info/magazine/article2059

— Près d’un an après sa création, la Fondation de l’Islam de France (FIF) est parfois confondue avec le Conseil français du culte musulman (CFCM). Quelle est la différence entre ces deux institutions ?
Jean-Pierre Chevènement. — Elle est essentielle. S’agissant du CFCM, instance représentative du culte comme son nom l’indique, il a été créé en 2003 sous la forme d’une association loi 1901, à la suite de la consultation qu’en tant que ministre de l’intérieur j’avais lancée en 1999. Mais elle s’est faite selon des modalités que je n’avais pas envisagées, c’est-à-dire qu’il a fallu que Nicolas Sarkozy y mette la main, les élections du CFCM en 2003 ne pouvant, compte tenu des rivalités internes, départager un candidat qui fût reconnu par tous. Pour trancher le nœud gordien, Nicolas Sarkozy a d’une certaine manière imposé Dalil Boubakeur, le recteur de la grande mosquée de Paris, comme premier président du CFCM. Les élections suivantes ont donné la majorité à un Marocain, Mohammed Moussaoui, ce qui a entraîné peu après un retrait de la Grande Mosquée (GMP), mais aussi de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Et par conséquent, cette représentation du culte musulman n’a jamais vraiment trouvé son équilibre.
Les dernières élections ont eu lieu en 2012. Elles ont en fait débouché sur une sorte de présidence tournante entre les membres des trois fédérations qui représentent les pays d’origine, c’est-à-dire l’Algérie avec la GMP, le Maroc avec deux courants, le Rassemblement des musulmans de France (RMF) dirigé par Anouar Kbibech, et une autre sensibilité, l’Union des Mosquées de France (UMF) dirigée par Mohammed Moussaoui—, ainsi que le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) qui relève directement de la Diyanet, du ministère des affaires religieuses d’Ankara. Nous avons donc eu comme président de nouveau Dalil Boubakeur de 2012 à 2015, puis Anouar Kbibech de 2015 à 2017, et aujourd’hui Ahmet Ogras. Voilà pour la représentation du culte musulman, qui a le mérite d’exister, dont je ne vais pas dresser un bilan parce que ce n’est pas à moi de le faire.
Quant à la Fondation de l’Islam de France, c’est l’un des piliers d’une construction voulue par Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur1 de 2014 à 2016, pour relancer l’islam de France, conformément au principe de laïcité qui distingue entre le culturel et le cultuel, et c’est à ce titre qu’il s’est tourné vers moi pour assurer la présidence de la Fondation, laquelle est laïque et n’a donc pas de vocation religieuse.
La fondation est une partie seulement du projet, car l’autre pilier, sans doute le plus important, est l’association cultuelle de la loi 1905, qui bénéficie de privilèges en matière de déductibilité fiscale. Une telle association drainerait les financements et aurait, avec l’accord des autorités musulmanes qui sont nos interlocutrices et l’appui de l’État, le monopole de l’abattage rituel — et je le précise toujours — en désintéressant les trois mosquées qui actuellement se sont vues confier cette capacité (la Grande Mosquée de Paris, celles de Lyon et d’Évry). C’est le deuxième pilier, qui n’a pas aujourd’hui pris consistance, mais le moment en viendra certainement, sous des formes à débattre entre les autorités musulmanes et l’État, au titre de ses responsabilités en matière de sécurité, de cohésion sociale et de santé publique.
La fondation a été créée le 8 décembre 2016. J’y ai été élu président par le conseil d’administration dont je suis le seul membre non musulman parmi les cinq personnalités qualifiées. Il y a aussi un conseil d’orientation quasi paritaire, composé d’une trentaine de personnes, personnalités éminentes, chercheurs, professeurs, juristes, mais également femmes et hommes de terrain. Voilà donc le dispositif. Notre but, je le répète, est profane. Nous sommes une fondation reconnue d’intérêt public. Notre vocation est culturelle, pédagogique, sociale ; elle n’est pas religieuse.
N. Y. — Il est important de le préciser. Certains ont pu penser que la fondation avait pour but d’intervenir dans la formation théologique des imams et la réinterprétation du Coran…
J.-P. C. — En aucune manière. La FIF contribue à assurer la formation profane des imams à travers des diplômes universitaires, où sont approfondis les principes de la République et expliquée la laïcité qui n’est en aucune manière tournée contre la religion. La fondation finance des bourses ; elle vise aussi à relever le niveau de l’islamologie en France. Jacques Berque, hélas mort en 1995, a été mon maître et mon ami. C’était vraiment une lumière, c’est lui qui m’a inspiré cette idée d’un islam de France qui donnerait confiance aux musulmans vivant en France et qui sont Français pour la plupart ; un islam qui se développerait dans le contexte français et serait par conséquent détaché du contexte des pays d’origine. Bien entendu, ces pays sont amis et alliés, et il faut faire en sorte que s’agissant de la formation et de la rémunération des imams, l’évolution de nos relations soient négociée dans un climat de respect mutuel.
Aujourd’hui l’édifice qu’avait conçu Bernard Cazeneuve reste déséquilibré car l’association cultuelle, le deuxième pilier, ne peut être que l’affaire des musulmans d’abord.
À la tête de la FIF, à l’âge certain auquel je suis parvenu, il est sûr que je ne m’y éterniserai pas. Mon but est de la mettre sur orbite. J’aurai un successeur, mais la fondation demeurera laïque, elle ne sera pas communautaire. Elle visera toujours à faire prévaloir l’amitié civique par la connaissance mutuelle entre Français musulmans et non musulmans.
N. Y. — Peut-on alors dire que cette fondation s’adresse à tous les Français ? Qu’elle pourra notamment souligner l’apport de la civilisation arabo-musulmane à l’Occident afin de renforcer l’appartenance de tous les Français au récit national ?
J.-P. C. — Tout à fait. La FIF a pour but de montrer comment la civilisation européenne — et particulièrement française — s’est faite au contact étroit du monde musulman. Cela a pu être un processus conflictuel, mais il a aussi nourri de très nombreux échanges dont l’ampleur est largement sous-estimée, aussi bien sur le plan de la langue, des mœurs que sur le plan scientifique, artistique, philosophique et de la connaissance. Nos histoires sont profondément intriquées. Je fais totalement mienne cette pensée de Jacques Berque : « Je ne veux pas voir l’Arabe avec le regard misérabiliste qui était celui de la colonisation, je veux le voir comme il se voit lui-même, c’est-à-dire un ancien seigneur, un conquérant peut-être aujourd’hui déchu, mais qui garde la mémoire de ses brillantes civilisations. » Je pense d’ailleurs qu’il faut restaurer chez tous l’estime de soi, chez les Français musulmans comme chez les Français en général, qui ont parfois le sentiment que notre pays est en train de sortir de l’histoire. Il faut redonner à tous une certaine fierté d’eux-mêmes basée sur la connaissance et la juste réévaluation de notre histoire et des merveilles civilisationnelles qui nous ont façonnés et sont une richesse pour tous.
N. Y. — Ne pensez-vous pas que le non-dit de la guerre d’Algérie dans l’inconscient collectif des Français complique les rapports à l’islam ?
J.-P. C. — C’est possible, parce que l’histoire est nourrie par les humiliations et les souffrances qui ont pu être subies de part et d’autre… De la guerre de conquête jusqu’à la guerre d’indépendance, les Algériens ont connu une histoire particulièrement violente, qui n’a pas d’équivalent dans l’ancien empire colonial français. Au Maroc, le maréchal Lyautey avait respecté la monarchie chérifienne et la société marocaine. En Tunisie, le beylicat a été préservé. En Algérie, on a prétendu vouloir faire des Français, et c’était une entreprise hasardeuse. Le peuple algérien est une réalité, je dirais même une réalité que nous avons contribué à façonner. D’une certaine manière, l’Algérie d’aujourd’hui, pays immense, très divers, est le résultat de la colonisation française. Avant, il y avait un dey à Alger, un bey à Oran, un bey à Mascara, et les territoires du sud étaient relativement autonomes. Le Hoggar était en réalité très loin d’Alger. C’est dans la lutte pour l’indépendance que le peuple algérien s’est affirmé. Mais les « pieds noirs » qui étaient là depuis un siècle ont eux aussi souffert. Ils ont eu le sentiment de perdre leur patrie. Nous avons raté l’occasion de faire, comme eût dit Jacques Berque, une « nouvelle Andalousie ». Je tiens de l’évêque d’Oran cette parole à la fois profonde et juste : « L’amitié entre la France et l’Algérie est une amitié blessée. Mais les blessures que nous nous infligeons les uns aux autres ne sont pas des blessures ordinaires. Ce sont des blessures comme seuls savent s’en infliger des amis… »
N. Y. — Pourriez-vous évoquer vos propres souvenirs de la guerre d’Algérie ?
J.-P. C. — J’ai été appelé à l’âge de 22 ans car j’ai été reçu à l’École nationale d’administration (ENA) sans préparation. J’ai donc fait un service militaire un peu plus long que la plupart de mes camarades de promotion, de janvier 1961 à décembre 1962. À l’issue de l’école militaire, j’ai choisi les affaires algériennes, c’est-à-dire les SAS2, lointains héritiers des « bureaux arabes » d’autrefois, avec le désir de me rapprocher des populations musulmanes. Les SAS ont été dissoutes à la fin du mois de mars 1962, après les accords d’Évian qui ont marqué la fin de la guerre d’Algérie. J’ai demandé à être détaché auprès du préfet d’Oran, chargé des relations militaires avec l’armée française, mais aussi avec l’Armée de libération nationale (ALN). J’étais convaincu de la nécessité de l’indépendance de l’Algérie et j’approuvais la politique du général de Gaulle. Ce n’était pas le cas de tous les officiers français. C’était la période de l’OAS3. Mais dans l’ensemble, l’armée est restée fidèle. À ce titre, je suis le premier Français (avec le consul général qui venait de Yokohama) à avoir rencontré Ahmed Ben Bella et Houari Boumediène à Tlemcen, le 10 juillet 1962. Je suis resté en Algérie jusqu’à la fin de 1962.
J’y suis retourné ensuite comme stagiaire de l’ENA en 1963. Cette période a été pour moi à bien des égards fondatrice. J’avais beaucoup de sympathie pour le peuple algérien et pour sa lutte, que je jugeais juste. Simplement je pensais comme de Gaulle, et après de Gaulle bien sûr, qu’il valait mieux que l’Algérie devienne indépendante avec la France que contre elle. Donc j’ai été présent dans la dernière période de l’Algérie française, face à l’OAS, pour aider l’Algérie à devenir indépendante.
N. Y. — Le rapport Bertelsman Stiftung paru fin août fait état de réels progrès dans l’intégration des musulmans en Europe, mais souligne la persistance de discriminations, notamment à l’emploi en France. Qu’en pensez-vous ?
J.-P. C. — Je pense que les modes d’intégration sont différents en Allemagne et en France : en Allemagne cette intégration se fait par l’emploi, par l’apprentissage. Avec moins de chômage qu’en France, mais un système scolaire qui oriente dès 11 ans les jeunes vers les Realschulen, puis les écoles professionnelles et la formation par alternance. Le système est une réussite du point de vue de l’emploi. Je ne suis pas sûr qu’il soit accepté en France, où l’orientation se fait plus tardivement (15 ans), et où l’école a une ambition : celle de former le citoyen. L’école est en France le meilleur outil de l’intégration. Avec des résultats tout à fait estimables. On ne parle que des échecs scolaires mais il y a aussi des réussites, notamment parmi les jeunes issus de l’immigration. J’approuve le dédoublement des classes dans les zones d’éducation prioritaires, décidé par le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, et qui va dans le bon sens : la réduction des inégalités de départ. Se pose naturellement le problème de l’embauche, qui touche aussi à notre politique économique. Une certaine reprise se manifeste et j’espère que la politique initiée par le président Emmanuel Macron portera ses fruits au plan de l’emploi. Mais il faut y adjoindre une politique volontariste de recrutement « à l’image de la population » comme je l’avais initiée en 1999, avec la création des commissions départementales d’accès à la citoyenneté (Codac).
N. Y. — Êtes-vous pour l’enseignement de l’histoire des religions à l’école ?
J.-P. C. — C’est une suggestion d’un de mes amis proches, Régis Debray, qui a d’ailleurs été introduite dans les programmes dans les années 2000, mais je dois constater que les professeurs ne sont pas bien formés pour enseigner cette matière. L’importance du fait religieux semble leur échapper, indépendamment même de l’histoire des religions. On a le droit de croire ou de ne pas croire, mais il faut que l’école puisse faire comprendre le fait religieux aux élèves, son importance, et en même temps montrer les liens entre les trois grandes religions pratiquées dans notre pays (même si le bouddhisme y connaît aujourd’hui un certain envol) : trois monothéismes nés dans le même petit canton de l’univers, la Palestine, l’Égypte, le Hedjaz. Naturellement le legs de l’hellénisme est extrêmement important. Il est tout à fait curieux de voir que c’est en Méditerranée orientale, finalement, que se trouve la source de nos grandes religions.
La bonne connaissance mutuelle est importante, de même qu’une bonne compréhension de la laïcité, qu’il faut enseigner dans sa dimension émancipatrice sur laquelle on fait trop souvent silence. La laïcité n’est pas que la « tolérance ». Mirabeau disait déjà sous la Révolution : « L’Autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer », ce n’est donc pas le bon terme. Ce n’est pas par hasard si le mot « laïcité » n’est mentionné que dans les lois scolaires et pas dans la loi de 1905, car l’École a pour but de former le citoyen, c’est-à-dire un homme ou une femme capable de penser par lui/elle-même et de participer ainsi à la définition du Bien commun. Cette notion de laïcité est mal comprise. Il faut lever la confusion qui existe souvent dans l’esprit des peuples musulmans entre la laïcité et l’athéisme. Cela n’a rien à voir.
N. Y. — La laïcité est parfois mal comprise en France aussi...
J.-P. C. — Il faut la faire comprendre à tous les Français. La Fondation s’attache à lancer un site internet qui va devenir un campus numérique. Nous voulons montrer, outre la diversité des cultures et des civilisations de l’islam, que la laïcité n’est nullement tournée contre les religions. Elle signifie simplement qu’il y a un espace commun à tous les citoyens, où en dehors des dogmes qui leur sont propres, ils doivent s’entendre sur l’intérêt général, de préférence à partir d’une argumentation raisonnée, de la raison naturelle commune à tous. Il y a aussi beaucoup à faire pour relever l’édifice de l’École. Et je dois dire que j’ai confiance en Jean-Michel Blanquer, un homme remarquablement compétent et qui a de bonnes idées.
N. Y. — Pensez-vous que l’intégrisme religieux suffise à expliquer le terrorisme djihadiste ?
J.-P. C. — Non. Mais il faut tout d’abord rappeler que le terrorisme djihadiste sous la forme du takfirisme frappe d’abord les musulmans : Algériens, Irakiens, Afghans, Syriens, ce sont eux qui ont payé le plus lourd tribut. Bien entendu, en Europe il y a d’autres facteurs qui interviennent, en particulier les discriminations que vous évoquiez tout à l’heure, et aussi le sentiment victimaire, quelquefois exagéré, qui nourrit les frustrations pouvant conduire au passage à l’acte terroriste. D’où la nécessité de lutter pour une meilleure justice sociale chez nous. Mais il faut bien le reconnaître, le fondamentalisme religieux existe depuis très longtemps : vous connaissez la tradition hanbalite qui remonte au IXe siècle, le wahhabisme qui existe depuis le XVIIIe siècle. Les Frères musulmans ont été créés au lendemain de la chute du califat ottoman en 1928. Ces courants littéralistes ont prospéré à bas bruit d’abord dans le monde musulman. C’est l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques qui a suscité le djihad afghan, aidé et armé par les États-Unis, mais ce n’était pas seulement un djihad légitime contre un agresseur extérieur ; c’était aussi une radicalisation obscurantiste par rapport aux problèmes internes de l’Afghanistan, qui opposaient des factions modernistes à des factions obscurantistes.
Donc je veux porter un jugement très nuancé sur cette période qui a quand même été à l’origine d’Al-Qaida, du djihadisme planétaire proclamé par Oussama Ben Laden après la première guerre du Golfe, dont Samuel Huntington a dit qu’elle était la première guerre « civilisationnelle ». C’est ce que j’ai ressenti moi-même à l’époque, et j’en ai tiré les conséquences. Il n’y avait pas beaucoup de responsables politiques sur cette ligne en 1991. Ensuite nous avons eu Al-Qaida, puis l’organisation de l’État islamique (OEI) à la suite de l’invasion de l’Irak en 2003 et de la destruction de l’État irakien par les Américains. L’insurrection des provinces occidentales de l’Irak au bénéfice d’Al-Qaida, puis de l’OEI aura été le prix du traitement qui leur a été administré non seulement par les Américains, mais aussi par le nouveau gouvernement chiite de Bagdad, avec des comportements ultra-sectaires, des exécutions de masse… il faudrait que nos concitoyens comprennent mieux ce qui se passe au Moyen-Orient.
N. Y. — Les interventions étrangères sont donc un facteur de déstabilisation de nature à favoriser l’émergence du terrorisme ?
J.-P. C. — C’est certain. On aurait pu éviter la première guerre du Golfe. C’était parfaitement possible. En octobre 1990, Saddam Hussein était prêt à évacuer le Koweït s’il y avait eu des troupes arabes pour se substituer aux troupes irakiennes, mais la volonté des Américains dès le premier jour (le 3 août 1990) était d’aller à une guerre frontale avec l’Irak, pour ne plus avoir à dépendre d’un « gendarme » régional — autrefois le pacte de Bagdad, la monarchie irakienne hachémite4, ensuite le chah d’Iran, puis Saddam Hussein qu’ils ne jugeaient pas fiable. Ils voulaient avoir des forces installées à demeure, notamment en Arabie saoudite. Ce n’était assurément pas un choix très heureux, et cela a largement entraîné la création d’Al-Qaida par Oussama Ben Laden. Les Américains ont installé leur état-major à Doha. L’intervention américaine a joué un rôle certain dans le développement du terrorisme soi-disant djihadiste. Mais il y a aussi un facteur endogène à ne pas sous-estimer. On ne peut pas faire porter le chapeau seulement aux Américains ou aux Occidentaux. Le « takfirisme » a des racines plus anciennes qui ont été réactivées.
N. Y. — Lors d’une de vos interviews vous avez évoqué une« stratégie d’hégémonie » basée sur « l’organisation du chaos ». Vous avez notamment mentionné « l’exemple de 1967 »…
J.-P. C. — La guerre de 1967 a privé les Palestiniens de leur droit à l’autodétermination c’est-à-dire à un État, s’ils le décidaient. J’ai été le premier socialiste à inclure dans le programme du Parti socialiste en 1972 l’idée que les Palestiniens avaient le droit à l’autodétermination, et par conséquent à un État. Et cela avait d’ailleurs été depuis 1967 la position constante de la France. On accable toujours la France, mais c’est le seul pays qui depuis 1967 maintient une ligne juste. Chacun se souvient de la position très forte qu’avait prise le général de Gaulle en 1967, qui avait valu à la France beaucoup d’inimitiés. Cette politique a été maintenue par ses successeurs, avec la Déclaration de Venise sous Valéry Giscard d’Estaing, le discours de François Mitterrand au Parlement israélien en 1982, l’exfiltration par la France de Yasser Arafat à Tripoli. On se souvient aussi de la réception de Yasser Arafat à Paris par François Mitterrand et des très violentes critiques qu’elle lui a values et qui ont assombri son deuxième septennat. Je pense que cette politique reste affirmée… un peu trop faiblement à mes yeux, parce qu’on ne peut façonner un avenir pacifique sur le « deux poids deux mesures ».
La gestion par le chaos s’est développée avec la guerre d’Irak. Le Moyen-Orient est une région très compliquée ; il y a des États qui ont été créés dans les années qui ont suivi la première guerre mondiale et qui ont acquis une certaine réalité, elle-même ancrée dans l’héritage des anciennes capitales omeyyade et abbasside : la Syrie et l’Irak. Ce que j’appelle la « gestion par le chaos » est la volonté de détruire ces États, de les fragmenter en petites entités si possible religieuses ou ethniques. Par exemple, aujourd’hui il y a des gens qui se prononcent pour l’indépendance du Kurdistan irakien. Ils ne se rendent pas compte que le problème kurde pourrait empoisonner la région pendant encore trente ans de guerres car des pays comme la Turquie ne se laisseront pas démanteler et la Syrie y résistera, légitimement. L’Iran n’est pas prêt à voir se créer un Kurdistan iranien.
Par conséquent, l’intérêt de la paix mondiale est qu’on préserve l’équilibre sur lequel a été fondé l’Irak. Car dans ce pays, il y a une courte majorité chiite et deux minorités sunnites importantes, arabe et kurde. Il faut préserver un équilibre d’ensemble. Je ne suis pas contre l’autonomie interne du Kurdistan, je suis pour, dans le cadre d’un certain fédéralisme qui permette la redistribution des richesses pétrolières entre les trois parties constitutives de l’Irak. Il en est de même pour la Syrie. Les Français le savent mieux que quiconque, puisqu’ils ont exercé un mandat sur ce pays. Séparer la Syrie en plusieurs entités, kurde, alaouite, druze… ? On ne sait pas où on mettrait les chrétiens, peut-être autour de Damas, ils sont quand même près de 10 %, et puis il y a les sunnites, qui sont la majorité, personne ne le conteste, qui pourraient rejoindre les sunnites irakiens. C’était le projet de l’OEI. Il y a de soi-disant orientalistes qui n’arrivent pas à la cheville de leurs grands anciens et qui aujourd’hui, au nom de la critique des accords Sykes-Picot, voudraient casser ces États qui ont des racines historiques anciennes. Voilà ce que j’appelle la « stratégie de l’hégémonie par le chaos ». La France devrait défendre le principe de citoyenneté qui permet de transcender les diversités ethniques et religieuses.
N. Y. — Quel message adressez-vous aujourd’hui aux jeunes Français de confession musulmane ?
J.-P. C. — Un message simple : ils ont le droit de pratiquer leur culte. Ils ont parfaitement le droit d’être musulmans, le droit de croire, mais aussi de ne pas croire. La République française met la liberté de conscience au premier rang de ses valeurs. Ces jeunes sont citoyens français. Leur avenir est en France. Il faut que tous les hommes et les femmes de bonne volonté se mettent ensemble pour forger la France de demain dont ils peuvent être l’élite brillante s’ils le veulent, et si on les guide. Il faut mettre notre pays en phase avec les données du XXIe siècle, en accord et en étroite alliance avec les pays qui nous sont proches, et avec lesquels nous avons une histoire commune : pays d’Afrique du Nord, du Levant, pays d’Afrique, avec lesquels nous devons tisser de nouveaux rapports sur la base de l’égalité, du respect mutuel et d’un projet de civilisation partagée.
1Le ministre de l’intérieur est également ministre des cultes.
2Sections administratives spécialisées, représentant l’autorité civile auprès des communes.
3Organisation de l’armée secrète, créée le 11 février 1961 en opposition à la politique du général de Gaulle, pour défendre la présence de la France en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle
4De 1933 à 1958.








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vendredi 9 septembre 2016

« Dans le djihadisme, les femmes ont exactement les mêmes motivations que les hommes »



Trois femmes radicalisées ont été interpellées jeudi 8 septembre dans l’enquête sur la voiture pleine de bonbonnes de gaz retrouvée en plein Paris le dimanche précédent. Géraldine Casutt, doctorante à l’École des hautes études en sciences sociales (1), étudie les parcours de femmes parties en Syrie et appelle depuis deux ans à cesser de prendre les femmes pour des victimes.
La Croix : Longtemps, on a considéré les femmes djihadistes comme des victimes, piégées par des hommes ou influencées par eux. Qu’en est-il ?
Géraldine Casutt : À l’origine, la motivation des femmes à s’impliquer dans le djihadisme est exactement la même que celle des hommes : venir en aide à la « oumma », la communauté des musulmans, vivre pleinement leur religion sur une terre d’islam et combattre l’idéologie et le mode de vie de l’Occident. Ce n’est qu’en sus que s’ajoutent les motivations d’épouse et de mère, dans un système de complémentarité des sexes. Les femmes sont aussi radicalisées que les hommes. Ce ne sont pas des idiotes ou des amoureuses éperdues qui se cherchent un homme, quel qu’il soit. Il faut rationaliser leur motivation : on peut être violent et radical à 16 ans, violent et radical quand on est une fille.
La Croix : Quel est leur rôle dans le djihad ?
G. C. : Pour le moment, de ce que l’on en sait, elles ne combattent pas sur le front. Le jour où elles le feront, cela signifiera que Daech n’a plus assez d’hommes à envoyer au front. D’un autre côté, on sent bien que, pour notre société, si une femme se tuait dans un attentat en se faisant exploser, l’impact symbolique serait immense. Pour le moment, cela n’a pas eu lieu et en Syrie, les femmes restent à l’arrière. Mais cela ne veut pas dire qu’elles ont un rôle mineur. On dit que derrière chaque grand homme se cache une femme. C’est le cas dans ce mouvement islamiste : la femme encourage, raffermit la motivation et les convictions de son mari. Elle connaît les textes, les étudie. Elle a aussi la responsabilité d’idéologiser la génération suivante. Dans leur logique à elles, elles se disent : quelle plus grande responsabilité pourrait-on nous donner ?
La Croix : Comment des jeunes filles élevées dans une société libre peuvent-elles vouloir vivre sous la charia ?
G. C. : C’est ce qui nous bouscule dans les parcours de femmes. On part du principe que l’islam n’a rien à offrir aux femmes, que c’est une religion d’hommes, qu’il est impossible d’être musulmane et libre. Que c’est forcément une soumission. Elles ne le voient évidemment pas comme cela. Leur motivation s’appuie sur des anomalies objectives, des dysfonctionnements de notre société. Nous acceptons, nous, de vivre avec des incertitudes, des insécurités, des inégalités de chances ou dans les rapports hommes-femmes. Elles le refusent. Daech leur assure une place, un rôle, quel que soit leur niveau de diplôme ou leur origine : « Peu importe ton histoire, rejoins-nous et participe à l’élaboration d’une société nouvelle ». C’est un discours qui les séduit. Qu’avons-nous, en face, à leur proposer comme projet de vie et de société qui les détourne de celui-là ? La question vaut aussi pour les hommes, bien sûr. C’est le débat principal, le seul qui compte véritablement, bien au-delà de la réponse sécuritaire qui consiste à bloquer des départs. »
Propos recueillis par Flore Thomasset
(1) Sujet de thèse : « Les femmes musulmanes dans l’ombre du djihad »


http://www.la-croix.com/France/Securite/Dans-le-djihadisme-les-femmes-ont-exactement-les-memes-motivations-que-les-hommes-2016-09-09-1200787878?utm_source=Newsletter&utm_medium=e-mail&utm_content=20160909&utm_campaign=newsletter__crx_urbi&utm_term=334793&PMID=197ec60227781c490e5f147c1975ad4f

mardi 30 août 2016

Bernard Cazeneuve veut croire dans la réussite d’un islam de France














Place Beauvau, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a réuni lundi 29 août les membres du Conseil français du culte musulman (CFCM), des personnalités de la société civile et des parlementaires pour réfléchir autour de la construction « d’un islam de France dans le respect des valeurs de la République ».
À l’issue de la journée de consultation, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve s’est dit « déterminé » à voir se réaliser et se pérenniser la Fondation pour un islam de France, contrairement à la Fondation des œuvres pour l’islam de France, créée le 31 mai 2005, sous le gouvernement Villepin. Cette dernière avait pour mission la construction et la gestion des lieux de cultes musulmans.

« Faire entrer l’islam de plain pied dans la République »

«Plusieurs raisons me rendent optimiste dans l’aboutissement de ce projet », a énuméré le ministre. À la différence de la première, cette fondation sera « une instance de dialogue élargie » qui ne sera pas réduit au ministère de l’intérieur et au CFCM, mais ouvert aux acteurs de la communauté musulmane et issus de la société civile. « D’ailleurs, tous ont eu conscience aujourd’hui d’assister à un moment historique », s’est réjoui Bernard Cazeneuve.
Deuxième raison, la fondation sera portée « par une nouvelle génération de musulmans » issue de différents milieux, comme ceux de la recherche, de la culture ou encore de la médecine. « Tous auront à cœur de s’engager », a ainsi précisé le ministre. D’ailleurs, le ministre s’est réjoui de la prise de conscience de ces acteurs car « tous ont eu l’impression de vivre aujourd’hui un moment historique et ils mettront tout en œuvre pour faire entrer l’islam de plain-pied dans la République ».
Enfin, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve s’est dit confiant sur l’avenir de la fondation car l’ensemble des acteurs publics et privés, qui prendront part au projet, ont à présent corrigé leurs erreurs, faisant ainsi allusion à la fondation de son prédécesseur.

La longue marche vers un islam de France

Comme l’a rappelé le ministre à l’issue de la journée, il s’agira d’une fondation d’utilité publique et laïque en vue de lever des financements pour de projets en matière profane (bourses d’études, expositions…).
Créée officiellement à l’automne prochain, elle sera présidée par l’ancien ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, âgé de 77 ans. « Jean-Pierre Chevènement a accepté d’en prendre la présidence. Il connaît bien le monde musulman et son attachement à la laïcité est incontestable », a rappelé le ministre de l’intérieur. Parmi les autres membres du conseil d’administration et en tant que membre de droit, se trouvera le président du CFCM Anouar Kbibech, trois représentants des ministères de l’intérieur, de l’éducation et de la culture, ainsi que deux membres du « comité des donateurs ».
À leurs côtés, quatre personnalités, issues de la société civile française et de confession ou de culture musulmane, figureront également au conseil d’administration. Il s’agira de l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun, lauréat du Prix Goncourt en 1987 ; de l’islamologue et président de la Conférence mondiale des religions pour la paix Ghaleb Bencheikh ; du recteur de la mosquée de Lyon Kamel Kabtane et de l’ingénieure en construction chez Vinci et ancienne présidente du « Club XXIe siècle », Najoua Arduini-Elatfani.
Blandine GAROT


http://www.la-croix.com/Religion/France/Bernard-Cazeneuve-veut-croire-dans-la-reussite-d-un-islam-de-France-2016-08-29-1200785336

lundi 29 août 2016

Bernard Cazeneuve : « Faire émerger un islam de France ancré dans les valeurs de la République »




Dans un entretien à « La Croix », le ministre de l’intérieur détaille le projet de « Fondation pour l’islam  de France » ainsi que le dispositif de formation des  imams.
Après les attentats de juillet et dans un contexte de tensions, Bernard Cazeneuve consulte lundi 29 août, place Beauvau, les membres du Conseil français du culte musulman, les personnes pressenties pour participer au conseil d’administration de la nouvelle fondation ainsi que des représentants de la société civile.
Il entend franchir une « nouvelle étape » pour « réussir la construction d’un islam  de France dans le respect des valeurs  de la République »
Quel est l’objectif de cette réunion aujourd’hui sur « l’islam de France » ?
Bernard Cazeneuve : Cette journée constitue une nouvelle étape d’un travail engagé depuis de nombreux mois pour réussir la construction d’un islam  de France dans le respect des valeurs de la République. La France a plus que jamais besoin d’une relation apaisée avec les  musulmans. Cela suppose que la République soit déterminée à prendre dans ses bras tous ses enfants. Cela suppose aussi que tous les  musulmans, avec l’ensemble des Francais, s’engagent dans une défense totale de la République face au terrorisme, face au salafisme, car la République est bien leur première appartenance. La France est en effet une République laïque et l’adhésion aux valeurs républicaines doit transcender toutes les autres.
« L’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion ne saurait être pour lui ni une cause de privilège, ni une cause de disgrâce », disait Jean Jaurès. Les musulmans  de France ont très majoritairement  manifesté leur attachement à la République. Ils l’ont fait après chacun des attentats qui ont frappé notre pays. Ils ont adopté le Manifeste citoyen du 29 novembre dernier qui traduit sans ambiguïté leur engagement pour les valeurs de fraternité, de tolérance et de respect que nous avons en partage. En première ligne, aux côtés de tous les républicains, avec eux, ils doivent porter ces valeurs pour faire vivre en France un islam moderne.
En quoi la Fondation pour l’islam  de France y contribuera-t-elle ?
B. C. : La fondation, laïque, reconnue d’utilité publique, ne pourra pas financer le culte,  c’est-à-dire la  construction de mosquées ou la formation théologique des imams. Elle aura vocation à soutenir des projets, dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’engagement des jeunes, elle pourra prendre en charge la formation profane des imams, le développement de la recherche en islamologie, être un acteur d’une meilleure connaissance de l’islam à travers ses productions littéraires et artistiques. J’ai prévu qu’elle puisse bénéficier de fonds publics pour son démarrage, à côté du financement des entreprises et des particuliers.
Qui en sera le président ?
B. C. : Jean-Pierre Chevènement a accepté d’en prendre la présidence. C’est un grand républicain, qui a été le premier à mettre sur le métier une déclaration commune entre l’État et les responsables musulmans, dès les années 1990. Il connaît bien le monde musulman et son attachement à la laïcité est incontestable. Je rappelle que la fondation traite de la relation entre la République et les musulmans : qu’un grand républicain en prenne la tête au moment de sa création, avec en son sein de nombreux musulmans, revêt une vraie dimension symbolique,  puisque cette nouvelle structure sera le pont entre la République et les musulmans  de France. Par la suite, la fondation – nous en avons parlé ensemble – a vocation à prendre son envol et avoir à sa tête à terme d’autres personnalités. Il y a beaucoup de talents parmi les Français de confession musulmane qui ont la volonté de s’engager et de contribuer au succès de la fondation.
La fondation ne pourra donc pas intervenir dans la formation théologique des imams. Comment avancer sur ce dossier ?
B. C. : À côté de la fondation, nous proposons la création d’une association cultuelle, qui serait dirigée entièrement par les représentants musulmans et pour laquelle l’État ne sera évidemment pas partie prenante. Elle aura plusieurs objectifs : centraliser l’ensemble des financements nationaux pour la construction de mosquées  – sachant que beaucoup ont déjà été construites – et la formation théologique des imams. Nous souhaitons que transitent par elle des fonds, dont elle garantira la transparence : non pas une taxe mais une contribution – volontaire et négociée – des acteurs de la filière halal, ainsi que les dons des fidèles.
Comment s’organisera la formation – théologique et profane – des imams ?
B. C. : Même en Alsace-Moselle, l’État ne peut pas créer une « Faculté de théologie musulmane », sauf à s’engager dans une réforme constitutionnelle longue et source de divisions dans le pays. Ce que nous proposons – et qui a été confirmé par les arbitrages du premier ministre, avec l’engagement de la Ministre de l’éducation nationale et de la recherche – c’est la création de nouveaux départements d’islamologie au sein des universités, avec un très haut niveau d’exigence scientifique dans les matières profanes, qu’il s’agisse de l’histoire des religions ou de l’étude des courants d’idées s’y rattachant. Ils ne se substitueront pas, bien entendu, aux instituts privés de théologie musulmane où se forment les futurs imams, mais ces derniers doivent pouvoir bénéficier en parallèle d’une formation universitaire dans les matières « non-confessantes ». Le Conseil français du culte musulman, comme l’État, souhaite des imams dotés d’un haut niveau de qualification, et non pas autoproclamés ou ne sachant pas parler français. C’est un chemin qui implique de la détermination : nous devons aller vers un dispositif complet de formation en France, qui permettra de mettre fin progressivement au système des imams « détachés » par des pays étrangers. Encore une fois, l’objectif est de faire émerger de manière volontariste, dans le respect de la laïcité, dans le dialogue et le respect mutuel, un islam de France ancré dans les valeurs de la République.
Au-delà de ce travail de longue d’haleine, y a-t-il des mesures d’urgence à prendre pour lutter contre l’extrémisme religieux ?
B. C. : Les mesures de longue haleine, nous les prenons en urgence. Elles renvoient à des sujets complexes sur lesquels beaucoup de gouvernements se sont cassé les dents. Nous les abordons donc avec humilité, mais aussi avec une détermination sans faille. Nous sommes ainsi intraitables avec ceux qui, dans les mosquées, appellent à la haine et provoquent au terrorisme. J’ai donné des instructions fermes pour procéder à l’expulsion de tous les individus de nationalité étrangère qui tiennent ces discours dans ou en dehors des mosquées. Depuis 2012, plus de 80 arrêtés d’expulsions ont été pris. Nous avons procédé à 15 expulsions depuis le début de l’année, dont six en août. Nous avons aussi procédé à la fermeture d’une vingtaine de mosquées ou salles de prière radicalisées depuis ces derniers mois et d’autres dossiers sont en cours de traitement. Je rappelle que d’autres avant nous n’en avaient fermé aucune… Nous utilisons tous les moyens du droit. Le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation organise également, dans tous les départements, la mobilisation des services de l’État, des collectivités et des associations pour engager des actions puissantes, systématiques et coordonnées, de déradicalisation. Notre action contre l’islam radical est globale et mobilise tous les acteurs, y compris bien entendu les cadres religieux musulmans. La dernière réunion de l’Instance de dialogue avec l’islam de France, en juin dernier, a précisément été consacrée à la prévention de la radicalisation.
La décision du Conseil d’État vendredi sur l’arrêté anti-burkini clôt-elle le débat selon vous ?
B. C. : Cette décision dit le droit : elle reprend une jurisprudence constante du Conseil d’État qui définit précisément les conditions dans lesquelles les libertés fondamentales peuvent être restreintes en raison de risques avérés d’atteinte à l’ordre public. Sans priver les maires de ce pouvoir, le Conseil d’État a rappelé les conditions de son exercice, dans un cadre juridique conforme à la constitution et notamment à son préambule. Il appartient désormais à chacun de rechercher dans la responsabilité l’apaisement qui, seul, est de nature à éviter les troubles à l’ordre public et à conforter le vivre-ensemble. Le gouvernement, comme l’a dit le premier ministre, refuse de légiférer sur ce sujet car une loi serait inconstitutionnelle, inefficace, et de nature à susciter des antagonismes et d’irréparables tensions. En revanche, les musulmans doivent continuer à s’engager avec nous pour l’égalité hommes-femmes, l’intangibilité des principes républicains, la tolérance qui fait le vivre-ensemble. Je crois davantage à la force de ce dialogue qu’à la stratégie dangereuse de la division, qui finirait par faire divorcer la France de la République.
Souhaitez-vous une extension de l’interdiction du port du voile ?
B. C. : Non. Nous avons la constitution, la loi de 1905, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics et celle de 2010 interdisant de se dissimuler le visage dans l’espace public. C’est le dispositif juridique défendant la laïcité le plus puissant au monde. Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle loi. Le droit actuel nous permet de vivre la laïcité, pilier de la République, de manière à la fois ferme et apaisante. La laïcité est d’autant plus ferme qu’elle est apaisante, elle est d’autant plus faible qu’elle est stigmatisante. Elle doit demeurer un principe d’émancipation et de tolérance mutuelle. Comme l’avait rappelé le président de la République peu après les attentats de janvier 2015, la laïcité n’est pas négociable car elle nous permet de vivre ensemble. Ce vivre-ensemble suppose que chacun se pose la question de savoir si le propos qu’il tient, le comportement qu’il adopte, est de nature à blesser l’autre, ou encore à le provoquer. Cela renvoie à l’éthique de la responsabilité et à l’exigence de la citoyenneté. Les musulmans comme tous les républicains ont la responsabilité de les faire vivre.
Comment sortir le débat politique de l’hystérie ?
B. C. : Chaque parole compte, chaque prise de position peut contribuer à conforter l’unité de la République ou au contraire la fractionner. La France a besoin d’apaisement et de rassemblement, pas de ces emportements dictés par les surenchères liées aux primaires, qui portent en elles la division des Français en les dressant les uns contre les autres. Certains dirigeants de l’opposition font beaucoup de bruit. Ils pensent que, dans le contexte actuel de menace terroriste, on peut abandonner les principes fondamentaux du droit que portent la constitution ou la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est une grave erreur que de penser que pour sauver la France, il faut l’opposer aux principes de droit qui fondent la République. Parce que la France et la République c’est la même chose.
Pourquoi la gauche a-t-elle tant de mal à se saisir de la question de l’islam ?
B. C. : Quand je regarde les faits, je constate que c’est la gauche qui aujourd’hui se saisit de ces enjeux avec volonté et réalisme, sans renoncer aux valeurs et aux principes qui ont conduit les peuples du monde à se reconnaître dans le discours puissant de la France. La gauche reconnaît le fait religieux. Mais elle doit être intraitable avec le communautarisme, le salafisme, ces enfermements qui éloignent de la République et ignorent des combats essentiels pour la tolérance et l’égalité entre les hommes et les femmes. Elle le doit le faire avec le souci constant du droit, des valeurs, de la fraternité, en préférant l’efficacité aux outrances, la vérité à la démagogie. C’est là ce qui sépare résolument la gauche de la droite extrême et de l’extrême droite.
Qu’avez-vous pensé des réactions des responsables de l’Église catholique cet été, après l’assassinat du P. Jacques Hamel ?
B. C. : Les paroles du pape ont été d’une chaleur fraternelle et réconfortante pour la France. Le président de la République lui a exprimé sa gratitude lorsqu’il s’est rendu au Vatican le 17 août dernier. La réponse des catholiques a été admirable. Ils ont su tenir une parole élevée, fraternelle et apaisante, qui portait des valeurs éminemment humanistes que je partage naturellement en tant que républicain.
La société française est-elle capable de résister au risque de guerre civile ?
B. C. : Lorsqu’un pays est confronté à un défi historique, il y a deux stratégies possibles et finalement inconciliables. Soit on parle aux instincts, on s’emploie à instrumentaliser les peurs pour gagner les élections ; soit on parle à la raison et on fait confiance aux Français en les respectant, en parlant à leur histoire et à leur intelligence. On ne peut pas faire les deux à la fois. Les Français peuvent surmonter les défis qui se présentent à eux. Aux responsables publics de montrer le chemin.
Craignez-vous des débordements et des actes de vengeance ?
B. C. : Si la parole publique n’est pas capable de rassembler les Français, les dynamiques de divisions peuvent s’avérer dangereuses. La sagesse n’est pas une mollesse, elle est une force. Et dans le monde tumultueux dans lequel nous vivons nous avons besoin de sagesse.
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Dix-huit mois de travail pour « un islam de France »
15 juin 2015. L’« instance de dialogue avec le culte musulman » se réunit pour la première fois au ministère de l’intérieur, en présence de membres du Conseil français du culte musulman et des fédérations musulmanes, mais aussi des représentants « des grandes mosquées, de la société civile », rejoints par des imams et des « intellectuels ».
Quatre ateliers sont organisés, mêlant représentants de l’administration et de la communauté musulmane : construction et gestion des lieux de culte, islamophobie, pratiques rituelles (halal, pèlerinage à La Mecque, etc.) et formation des imams.
Deux guides pratiques sont rédigés. L’un sur la construction et la gestion des lieux de culte, l’autre consacré à l’abattage rituel. Les règles concernant les carrés confessionnels dans les cimetières sont également rappelées.
21 mars 2016. La deuxième réunion de cette instance est consacrée à la lutte contre la radicalisation, axée sur la nécessité d’un « contre-discours » sur Internet et la promotion d’un islam du « juste milieu ».
Un décret, qui doit être soumis au Conseil d’État, va rendre obligatoire l’obtention d’un diplôme universitaire (DU) sur l’histoire et la laïcité pour tous les aumôniers salariés à l’hôpital, en prison ou dans l’armée. Le nombre de ces DU est passé de 3 en 2014 à 15 aujourd’hui.
Recueilli par Guillaume Goubert, Anne-Bénédicte Hoffner et Corinne Laurent
http://www.la-croix.com/France/Politique/Bernard-Cazeneuve-Faire-emerger-un-islam-de-France-ancre-dans-les-valeurs-de-la-Republique-2016-08-28-1200785101

jeudi 25 août 2016

L’islam en France (3) La vraie question est celle de l’immigration


La véritable question, c’est que la présence dans un pays de migrants porteurs d’une autre religion et d’une autre culture est un fait qui doit être observé de près et contrôlé. Les discours politiques et religieux qui n’en voient pas le danger sont irresponsables. L’immigration est un phénomène considérable. Il a un aspect quantitatif qui est lié à son importance démographique. Il a un aspect qualitatif dont va dépendre l’identité même du pays d’accueil. Certaines nations sont en quasi totalité constituées d’immigrants. Lorsqu’une large majorité de ceux-ci appartient à la même culture, la mentalité nationale, le patriotisme ne subissent pas d’obstacle insurmontable. Les communautés anglaise, irlandaise, italienne, chinoise, et d’autres encore, aux Etats-Unis ont leur particularité, leurs fêtes, leurs quartiers. Les vagues d’immigrants ont fait se succéder des confessions différentes mais majoritairement chrétiennes. Des frictions se sont produites. La criminalité a prospéré sur les solidarités des minorités. Des problèmes persistent : celui des noirs qui forment un groupe par défaut, non pas fondé sur une origine culturelle commune, mais sur le statut historique de l’esclavage ; celui des hispaniques dont le nombre modifie l’identité culturelle « wasp » et dont la situation comporte une légère similitude avec celle des anciens colonisés immigrés en Europe. Mais, l’immense majorité de la population est chrétienne. La minorité juive joue un rôle important et positif dans la vie et la politique du pays. La prudente ségrégation imposée durant la guerre aux Japonais est oubliée. Les immigrés qui ont choisi l’Amérique, le Canada ou l’Australie en retirent pour beaucoup une certaine fierté, celle d’être devenus les citoyens de pays riches, respectés dans le monde et qui offrent à leurs capacités des chances de s’épanouir assez librement. Plusieurs attentats commis par des musulmans, étrangers le 11 Septembre 2001, américains depuis, comme à Fort Hood, Boston, San Bernardino et Orlando soulignent toutefois la difficulté particulière posée par l’islam et les immigrés qui s’en réclament. Les musulmans ne représentent cependant que 1% de la population américaine et beaucoup sont des Afro-Américains convertis, non des migrants. Donald Trump a été jusqu’à envisager l’interdiction de toute immigration musulmane en raison de cette dangerosité spécifique. Ni les Allemands, ni les Italiens n’ont choisi leur nation d’origine contre leur nation d’accueil durant la seconde guerre mondiale. Des membres de « l’oumma » islamique choisissent manifestement son camp contre les Etats-Unis qui d’après eux lui font la guerre.
On voit immédiatement qu’un pays qui n’est pas essentiellement issu de l’immigration mais qui comprend une proportion importante d’habitants qui sont d’origine musulmane court un risque infiniment plus grave dont les dirigeants européens semblent inconscients. Le péril est d’autant plus aigu pour un Etat que ses frontières sont des passoires, que la présence et l’accès à la nationalité des immigrés sont facilités, et que l’histoire coloniale suscite avec eux des sentiments mélangés. La France est donc particulièrement exposée. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, l’Europe a connu une évolution considérable à des vitesses différentes suivant la situation politique des Etats. Le nationalisme a été rejeté. Un individualisme hédoniste et narcissique a envahi l’idéologie dominante d’une société de consommation doublée d’une montée de l’Etat-Providence. La course aux droits a supplanté le parcours des devoirs. Le recul de la famille à travers la progression des divorces et la diminution des mariages a traduit ce phénomène dans la structure de la société. L’ensemble a conduit à un hiver démographique freiné ici et là par des politiques familiales dynamiques, comme dans notre pays. Mais les exigences légitimes de niveau de vie se sont conjuguées avec les revendications d’égalité entre les sexes pour faire croître le travail féminin. Le déficit ou la stagnation démographiques qui entraînent un vieillissement de la population et un déséquilibre catastrophique à terme, notamment pour assurer les revenus et les soins des plus âgés, ont amené à trouver dans l’immigration la sortie de l’impasse. L’arrivée des migrants sur le marché du travail permettait à la fois de rééquilibrer la pyramide des âges, d’occuper des emplois délaissés par les autochtones et d’exercer une pression sur le coût du travail. C’est pourquoi les bons sentiments et les intérêts se sont mêlés pour appeler les Européens à accepter le regroupement familial des étrangers, l’accueil des réfugiés, la régularisation des clandestins en plus de l’immigration régulière fondée sur le travail devenue très minoritaire. Les Français avaient intégré les Italiens, les Polonais, les Espagnols et les Portugais. Il en irait de même pour les populations maghrébine et subsaharienne. Une véritable machine à fabriquer des Français s’est mise à tourner, avec efficacité puisque la France parvenait à peu près à renouveler sa population quand des pays comme l’Allemagne se voyaient disparaître à terme. C’est ce qui explique la frénésie de Mme Merkel pour ouvrir généreusement les portes de la Germanie aux « réfugiés ». Sans eux, ce sera la retraite à 70 ans !
La France a en fait entamé le processus depuis plus longtemps et de façon plus subtile. Le droit du sol permet à ceux qui naissent sur le territoire national d’être français à terme, même à Mayotte ou en Guyane, et immédiatement si leurs parents sont nés en Algérie avant 1962. Le droit du sang permettait aux Allemands de la Volga de regagner leur ancienne « patrie », mais ne facilitait pas l’acquisition de la nationalité par les Turcs. Le droit du sol l’a donc emporté sous le masque de la générosité juridique. Il n’est que l’ersatz de la démographie. L’Allemagne s’est engouffrée avec son excès habituel sur le chemin emprunté depuis longtemps par la France. La gauche française pas mécontente de voir arriver de futurs électeurs endort l’opinion publique en lui serinant que le nombre des étrangers reste stable. Juridiquement, oui, mais politiquement, non. Les acquisitions de nationalité automatiques ou par naturalisation compensent l’arrivée des nouveaux étrangers et augmente évidemment le nombre des double-nationaux. Le nombre d’enfants des familles issues de l’immigration africaine étant plus important, la proportion de la population musulmane croît sensiblement. Derrière cette évolution quantitative masquée, comme l’a montré Michelle Triballat, un changement qualitatif profond se produit avec la présence massive d’habitants de notre pays qui ne partagent pas notre culture. Or l’intégration des immigrés dépend évidemment de leur proximité culturelle. Hugues Lagrange avait souligné ce phénomène. Jean Paul Gourévitch estimait au 1er Janvier 2015 qu’il y avait entre 6 et 9 millions de personnes en France qui étaient d’origine musulmane dont entre 2,5 et 4 millions pratiquaient plus ou moins. Impossible d’être plus précis et de quantifier les islamistes radicalisés potentiels. Notre République qui a horreur des chiffres déplaisants a cassé le thermomètre sous prétexte de vie privée et de laïcité. Il est évident que cet aveuglement technique et idéologique nos prépare des problèmes communautaires dont le terrorisme sera le plus douloureux, mais non le seul.

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